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«Vous avez devant vous le prototype de l'immigré sans projet, dit Fathi. Quand il est venu en France, les employeurs vous ouvraient les bras. On ne se retournait pas dans la rue par crainte d'un contrôle. Nos anciens, qu'ont-ils réalisé avec toutes ces facilités ? Une émigration en perpétuel recommencement. Il se triment, s'entassent les uns sur les autres. Tous les quatre ou cinq ans, ils retournent au pays. Toute leur vie est réglée sur ce cycle. - Réussis d'abord ce que nous avons réussi, lui répond Kaso. Ensuite, tu pourras nous critiquer. - Est-ce réussir que d'avoir construit un bâtiment en dur et d'y mettre sa famille ? Certains, en vingt ans ne sont pas restés vingt mois cumulés au pays. Ils font des enfants qu'ils n'élèvent pas. Ils croient que l'important, c'est d'envoyer des mandats ! - Sais-tu, dit Kaso, que quand nous avons trouvé nos pères gouvernés à la baguette, nous avons failli les mépriser ? Eux aussi, ont failli mépriser leurs pères gouvernés par des roitelets. Ce cycle du mépris remonte à des générations, peut-être à celle qui vendait des hommes contre des miroirs... Qu'avons-nous fait de mieux ?»
Kaso est un document unique sur l'expérience de l'immigration : pour la première fois, la question est décrite de l'intérieur. Pour la première fois aussi, à travers ce roman, trois générations racontent leur rapport à leur pays d'origine (ici, le Sénégal) et leur rapport à la France. À travers l'histoire de Kaso, c'est le parcours de tout immigré en France qui est ici raconté : le départ du village natal vers une vie de clandestinité, de débrouille, de solidarité, mais surtout une vie de perpétuelle migration, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre, d'un foyer à l'autre. Pour faire face à la destruction de l'identité qu'entraîne le rejet des immigrés en France, à l'éclatement de la cellule familiale où doivent cohabiter deux générations qui n'ont pas été élevées sur le même sol, les Africains tentent de reconstituer, de «réinventer» un village dont seuls les anciens conservent le souvenir . Ils n'y parviennent pas parce qu'ils sont eux-mêmes perdus : les enfants s'ignorent et les parents peinent à se rencontrer. Surtout, la lutte incessance pour assurer le minimum de subsistance, la précarité du travail comme du logement fragilisent, voire détruisent des liens déjà ténus. C'est dans la résistance à la répression administrative et policière que les immigrés retrouvent la solidarité : de l'histoire des Maliens de Vincennes à celle de l'église Saint-Bernard, sans oublier l'épisode moins connu de la destruction de l'îlot Châlon, «le» quartier parisien, près de la gare de Lyon d'où les Africains, qui y avaient constitué une véritable communauté, furent chassés pour laisser place au quartier d'affaires actuel, ce roman met avant tout au grand jour les dégâts concrets causés par vingt ans d'absurdité politique française.
«Vous avez devant vous le prototype de l'immigré sans projet, dit Fathi. Quand il est venu en France, les employeurs vous ouvraient les bras. On ne se retournait pas dans la rue par crainte d'un contrôle. Nos anciens, qu'ont-il réalisé avec toutes ces facilités ? Une émigration en perpétuel recommencement. Ils triment, s'entassent les uns sur les autres. Toute leur vie est réglée sur ce cycle. – Réussis d'abord ce que nous avons réussi, lui répond Kaso. Ensuite, tu pourras nous critiquer. – Est-ce réussir que d'avoir construit un bâtiment en dur et d'y mettre sa famille ? Certains, en vingt ans, ne sont pas restés vingt mois cumulés au pays. Ils font des enfants qu'ils n'élèvent pas. Ils croient que l'important, c'est d'envoyer des mandats ! – Sais-tu, dit Kaso, que quand nous avons trouvé nos pères gouvernés à la baguette, nous avons failli les mépriser ? Eux aussi, ont failli mépriser leurs pères gouvernés par des roitelets. Ce cycle du mépris remonte à des générations, peut-être à celle qui vendait des hommes contre des miroirs... Qu'avons-nous fait de mieux ?» Mamadou Dia
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